Mœurs et coutumes villageoises_Première
partie
(Un village lorrain au 18 ème siècle)
A droite de la route nationale qui va de Nancy à Sarreguemines, à
un demie-lieue de Moncel, dernière commune française avant la frontière tracée par les Allemands en suite de la funeste guerre de 1870, s'étend le joli village de Sornéville. Il est bâti sur un
plateau peu élevé, s'inclinant en pente douce vers l'ouest.
Cette localité est entourée de jardins potagers et
fruitiers, au-delà desquels se déroulent, jusqu'aux limites de l'horizon, des champs au sol calcaire et très fertiles, des prairies et des vignes. Elle compte aujourd'hui près de 500 habitants,
tous artisans, cultivateurs ou vignerons. On n'y trouve rien de la grande industrie.
Malgré sa désinence Romaine ou Latine, Sornéville, ainsi que Hoéville,
commune voisine, à une lieue vers le sud, est d'origine celtique. Ce sont des lieux très anciens
Par la tradition, on sait qu'entre les
deux localités, dans une gorge boisée et de sauvage aspect, il y eut une station druidique. Le souvenir en est conservé par quelques vestiges restés debout, et par le nom donné de temps
immémorial, à une source naturelle:
****** la pierre levée. ******
On désigne ainsi, dans notre vieille Lorraine les monuments Gaulois qu'on nomme dolmens en Bretagne: énormes pierres
plates et horizontales, placées sur d'autres pierres plantées verticalement. Les premières sont d'immenses tables sur lesquelles les druides offraient de sanglants sacrifices à leur Dieu Esus,
génie redoutable des batailles.
A l'époque ou commence notre histoire, vers
1750 Sornéville et son territoire étaient presque complètement cernés par les bois de Michemont où Humémont, la Champelle, la Goutte, Saint Jean, Morel, les Cent-Chênes, le Grand-Velle,
Macly-Fontaine, la Fourrasse et les fourneaux, par la forêt de Faux et de Bezange, les taillis et bosquets de la Xavée, Hailly-Fouillis, Darifosse, des quarts et de la
Trisolière
Sur cet ensemble, la communauté des habitants
jouissait, en toute propriété, d'une étendue de 726 arpents d'après le plan topographique dressé en 1694
Avec cette belle et lointaine ceinture de
chênes, de hêtres et de charmilles, avec ses jardins remplis de grands arbres fruitiers, ses champs couverts de riches et blondes moissons, ses vertes prairies et ses vignes,_ le village avait
l'aspect d'une véritable oasis sur les confins de la Lorraine
On y vivait pauvrement, _mais librement
aussi
Le Seigneur du lieu était alors messire
Henri-Denis de Baudouin , chevalier, commissaire ordonnateur des guerres au département de la haute Alsace, il venait passer seulement une partie de l'année,_ à cause des exigences de
sa charge, _dans le manoir seigneurial.
Henri-Denis de Baudouin était originaire
de Martigny les Metz. Son aïeul, Denis de Baudouin y avait obtenu confirmation de sa noblesse, sur le rapport des maréchaux de Lorraine et Barrois, par lettre souveraine donnée à Nancy le 19
juillet 1627. Ces lettres portaient:
Que Florentin de Baudouin, aïeul de Denis, a
toujours été tenu pour noble, _de même que Claude, fils de Florentin, et François, dit de Dombasle, frère germain de Claude, établi à Pargney-sur-Meuse, grand oncle, par conséquent, du Seigneur
de Sornéville (1) Que Florentin de Baudouin, aïeul de Denis, a toujours été tenu pour noble, _de même que Claude, fils de Florentin, et François, dit de Dombasle, frère germain de Claude,
établi à Pargney-sur-Meuse, grand oncle, par conséquent, du Seigneur de Sornéville (1)
Cette belle terre avait été acquise de Louis
Racle, dont le père, Jean Racle, graveur de la monnoye, fut anobli le 3 mars 1653, par Charles IX, Duc de Lorraine.
De sa femme Jeanne Cheminot, Jean Racle avait
eu huit enfants. Le second, Louis Racle, Seigneur de Sornainville, avait épousé Suzanne de l'Espingale d'Aumale.
Messire de Baudouin était marié, en première noce, à noble
demoiselle Henriette-Marie Berthelot de Pleneuf, d'une ancienne famille de Bretagne. De ce mariage, il restait deux enfants; une fille Françoise-Louise-Renée et un fils Denis
Pierre.
La seconde femme, issue d'une antique et noble famille de
Lorraine fut Marie-Françoise de Rutant.
Il y avait alors, au service de sa majesté, des
commissaires ordonnateurs, des commissaires ordinaires, et des commissaires provinciaux des guerres. Les uns et les autres étaient chargés, par leur emploi, de passer la revue des troupes, de
veiller au bon ordre et à la discipline, et d'en rendre compte à la cour
Les commissaires ordonnateurs provinciaux, charge dont le
chevalier de Baudouin était investi, furent créés en titre d'office en 1635, par Louis XIII. Ce grade était accordé en considération des services rendus par les commissaires ordinaires et
provinciaux. Trésor des chartes, f 97, registre 1627 .
Ils étaient distingués de ceux qui n'avaient pas les deux titres: ordinaire ordonnateur ou provincial
ordonnateur, pour ce qui regardait les appointements, les fourrages et les autres émoluments.
Dans une place, ils étaient chargés, préférablement
aux autres commissaires, de l'hôpital, du logement des troupes, des vivres et des fourrages, de l'entretien des casernes et des bâtiments du Roi. Ils arrêtaient les états des entrepreneurs,
faisaient les procès-verbaux, etc..
Pendant un siège, renfermés dans la place, ils se chargeaient des distributions, de l'hôpital, de tous
les états de dépenses.
Dans un camp, ils faisaient préparer toutes les fournitures
nécessaires au campement et pourvoyaient à la subsistance. Ils remplissaient les fonctions d'intendants d'armée quand ceux-ci étaient absents ou empêchés par force majeure. Ils étaient, en
résumé, intendants militaires, mais avec des attributions plus étendues qu'aujourd'hui.
Les commissaires ordonnateurs provinciaux avaient à
l'exclusion des commissaires ordinaires, le droit de serment des officiers des troupes cantonnées dans leur circonscription. Ils jouissaient, pour eux et leurs veuves, de tous les mêmes droits,
exemptions et privilèges accordés aux commissaires ordonnateurs suivant l'édit de 1691.
Ils acquéraient la qualité d'écuyer, et faisaient souche de
noblesse après vingt ans de service
Dictionnaire militaire textuel
En toute occasion, ils avaient le pas après les gouverneurs, les
commandants de place, et se tenaient constamment à la gauche du commandant d'un régiment ou d'une troupe en marche
Ils prêtaient eux-mêmes serment devant les maréchaux de
France.
C'était donc une charge importante et largement rétribuée, que remplissait le chevalier Baudouin.
Madame Françoise de Rutant, sa seconde épouse, préférait le
séjour de Sornéville à tout autre. Elle le quittait rarement et y recevait souvent ses amis. Pendant ces jours de liesse, elle n'oubliait jamais les enfants des familles pauvres qui vivaient sur
sa belle terre. Chaque fois qu'elle avait des invités de haute marque, une longue table était dressée, pour les petits paysans, dans le large vestibule du château. Elle leur servait elle-même,
accompagnée de sa belle fille Renée, les reliefs du festin, continuant ainsi les traditions de Henriette de Pleneuf.
Dame Baudouin connaissait tous les habitants de son domaine. Elle
avait de fréquents rapports avec eux, se plaisant à visiter les malades, à venir en aide aux plus pauvres, à soulager toutes les infortunes.
Une foule d'anecdotes, toutes à la louange des deux châtelaines, se
raconte encore aujourd'hui dans les vieilles familles du pays. Il en est d'émouvantes, mais aussi de gaies. En voici une de ces dernières.
Un jour, à table, les nobles hôtes parlaient des dernières guerres de
Louis XIV, auxquelles plusieurs d'entre eux avaient certainement pris part. Ils exaltaient les mérites de Villars, nommé maréchal de France par ses soldats, et fait Duc par le Roi en 1715. Comme
le fait que nous rapportons se passait en 1750, il y avait seize ans que le vainqueur de Denain était mort. Son nom toutefois est resté populaire dans l'armée Française.
""_Si vous le désirez, dit tout à coup Dame Françoise je vous ferai voir le Maréchal en chair, et en os et bien vivant, je puis vous en donner
l'assurance. _Comment serait-ce possible? répliqua le Comte de Chabot; il repose dans la tombe depuis près de dix-sept ans.
La noble hôtesse donna des ordres à ses gens, à voix basse. Une
demi-heure plus tard, apparut, dans la salle où se tenaient les convives, un ouvrier campagnard d'une cinquantaine d'années, son bonnet de laine à la main, la figure noircie par la fumée et la
suie. Il portait une longue veste sans manches, des culottes courtes en gros droguet, un tablier de cuir attaché à la ceinture par une agrafe en fer, ayant de lourds sabots aux
pieds.
« « « Bien le bonjour, et à votre compagnie, notre bonne Dame, dit le paysan assez ahuri. Vous m'avez fait appeler pour une réparation à faire dans
le château, bien sûr? « «
« « « Non père Popol; vous allez
savoir pourquoi, puis se tournant vers ses invités:
« « « Messires, dit-elle, je vous présente
le Maréchal …Villard!
L'étonnement fut général. Tous interrogèrent des yeux
la Châtelaine, pour avoir le mot de l'énigme
« « « Je ne vous trompe point, Messires; ce brave homme
est un habitant de Sornéville; son nom est Léopold Villard; il est Maréchal …ferrant, et je le compte parmi les notables de la paroisse.
Et les convives de rire avec leur gracieuse hôtesse,
et le bonhomme de recueillir, sur l'invitation qui lui fut faite, de tendre son bonnet de laine, un certain nombre de pièces blanches qui y tombèrent.
Le maréchal… ferrant n'avait jamais empoché pareille
aubaine, ni vu si belle compagnie. Il en était tout ébahi, mais joyeux et content.
Avant de se retirer, il but, à la santé de la Châtelaine et
de toute la société, un grand verre de vieux vin des vieilles vignes, canton alors le plus renommé du vignoble.
Heureux temps, que celui-là, ou l'on ne songeait à
s'amuser, dans nos campagnes, que d'innocente façon
. ****** Chapitre II_******
La terre de Sornéville relevait directement du Duc de
Lorraine, et Moncel appartenait à l'Evêque Comte de Metz. On disait autrefois:
Sornéville est en Lorraine; _Moncel est France!
Chacun sait qu'en 1554 les Trois-Évêchés furent
conquis par Henri II ; Roi de France, sur Charles –Quint, empereur d'Allemagne. La conquête ne devint définitive qu'après la signature, en 1559, du traité de Château-Cambrésis.
Dés 1501, le Duc René II avait concédé la haute
justice de ces deux communes, Sornéville et Moncel au chapitre de la cathédrale de Metz, par privilège spécial. En même temps, il autorisait le curé de Sornéville à administrer Moncel sous le
rapport spirituel.
La concession de cette juridiction au chapitre obligeait,
en retour, l'évêque de Metz à pourvoir d'un prêtre la cure et son annexe. Pendant près de trois siècles, en effet, les chanoines réguliers de Marsal, de l'ordre des Augustins, administrèrent ces
deux paroisses, sous l'autorité du dit évêque.
En 1607, un nouveau traité fut conclu entre le même
chapitre et le Duc Charles III de Lorraine, qui maintenait les privilèges du dit évêque.
Un peu plus tard, Moncel, terre d'évêché, fut détaché de la
juridiction temporelle de Sornéville, et remplacé par Mazerulles, terre de duché. Enfin sous Léopold, vers la fin du XVII ème siècle, le droit de haute justice fut retiré au chapitre et attribué,
comme autrefois, au Seigneur Châtelain de Sornéville.
Malgré la communauté de juridiction et de direction
ecclésiastique, il y avait peu de relations, et moins encore de sympathies, entre les habitants de Sornéville et ceux de Moncel. Les deux paroisses étaient séparées par le bois de Humémont, où
les agents de douanes des deux souverainetés se rencontraient fréquemment. Comme il fallait payer le passage des marchandises de France en Lorraine et réciproquement, il y avait antipathie,
quelque fois hostilité entre les deux villages. Non seulement, on ne se fréquentait guère, mais on se détestait sincèrement.
Il en était ainsi, _en France comme en Lorraine,_entre paysans de
bans voisins. Cette vieille antipathie de province à province, de ville à ville, et même de village à village, a persisté longtemps. Il en reste de vieux dictons, et presque tous sont
malveillants. Les gens de Sornéville disaient:
Les wettes pènés de Moncé ( les sales jupes; _les pouilloux
(pouilleux) de Champenoux; _les ôyes (oies) de Bezainge; _les hères de Serres, etc…et des autres communes, on disait:les piaidioux de Sornainville ( les plaideurs de Sornéville) ; à cause sans
doute, des fréquentes oppositions qu'ils faisaient au Seigneur dans leurs plaids annaux.
Des liens puissants attachaient, de façon particulière, les
habitants de Sornéville au Souverain de l'antique nation Lorraine, surtout depuis l'avènement de Léopold. Ce Prince avait attiré, en son duché, des artisans renommés de Flandre, de Picardie, de
Champagne et de Bourgogne, pour relever l'industrie spéciale du tissage, ruinée totalement à l'époque des guerres de la France contre ce petit, mais vaillant pays. L'histoire nous apprend, en
effet, que Louis XIII et Richelieu, ne voulant point ratifier le mariage, en 1632, de Gaston d'Orléans frère du Roi, avec Marguerite, sœur de Charles IX, ravagèrent les états de ce souverain
et les couvrirent de ruines. La plupart des artisans Lorrains avaient dû s'expatrier. Outre la guerre, la famine et la peste s'étaient abattues sur notre chère Patrie. Marsal et Moyenvic avaient
été pris et détruits, les fortifications de Nancy et celles de Lunéville avaient été démolies ; 60 châteaux forts avaient été rasés. Charles V, succédant à son oncle Charles IV, n'avait pu
prendre possession de son Duché. Il guerroyait à l'étranger et battait les Turcs à Vienne et à Bude.
Louis XIV célébrait les vertus de ce vaillant
petit souverain en s'écriant, lorsqu'il apprit sa mort:
« « J’ai perdu le plus grand et le plus
généreux de mes ennemis" » »
Il était réservé au Duc Léopold, surnommé le sage, de
réparer les désastres dont ses Etats avaient souffert pendant 65 ans, sous ses prédécesseurs. Au moment où il succédait à son père, en 1690, il n'y avait plus que sept mille habitants à Nancy, _
mille à Lunéville. Les campagnes étaient désolées, les villages presque déserts, les champs friches, les Lorrains dans la plus affreuse misère. Le commerce était nul, et nulle aussi
l'industrie.
A Sornéville, d'après la tradition; il ne restait que cinq
ou six ménages ; et à Moncel, deux veuves. Celles-ci vinrent se joindre aux premiers et Moncelfut totalement dépeuplé.
Les malheureux atteints mortellement de la peste
étaient emmenés hors des villages afin d'enrayer, autant que possible, la contagion ; ils allaient mourir près des sources, dans les prairies. La fontaine près de laquelle périrent un grand
nombre de pestiférés, entre Sornéville et Erbéviller, est la source des joncs Saint Martin. Elle eut, dans la suite, une telle renommée de pestilence, que, pendant près d'un siècle, on n'osa en
approcher.
Le Duc Léopold réorganisa tout, fit venir, des provinces
moins maltraitées de la France, des artisans habiles et renommés qu'il combla de privilèges: exemptions de tailles, de corvées, d'impôts particuliers ; il accorda des secours pécuniaires pour
établir des métiers, etc
Grâce à la sollicitude éclairée du jeune souverain, la
communauté de Sornéville, qui ne comptait plus que 51 habitants en 1710 , _il n'y en en avait pas moitié en 1690, _s'élevait en 1729, c'est-à-dire à l'époque de la mort de Léopold, à environ 300.
Vers la fin du siècle, il y avait plus de 400 habitants ; en 1810, la population s'élevait au chiffre de 505.
Mais si l'on en croit la tradition qui se répétait encore,
il y a cinquante ans dans les familles les plus anciennes du pays, Sornéville aurait été, dans des temps reculés que nul ne saurait préciser, une ville de quelque importance.
Par suite du zèle inconscient d'un maître d'école ""1""dont
les principes, mal compris, de la révolution avaient troublé le bon sens, il n'existe plus dans les archives de la commune, aucun document touchant le passé de cette localité. Toutefois, il faut
tenir compte des vieux souvenirs que les générations se sont transmis.
Sur le haut du Grand-Velle, à mi chemin de Sornéville à
Réméréville, il reste des ruines de ce qu'on appelle encore aujourd'hui : le Château des Sarrazins. D'énormes blocs de ciment gisent à côté de la grande voie Romaine ""2"" qui allait du camp
d'Afrique, près de Ludres, à Marsal, Dieuze et Tarquinpol.
Le château dominait le village ou la ville. D'autre part, nous
avons entre les mains un plan topographique des bois communaux de Sornéville, dressé en 1694, et qui porte les armoiries de la commune ainsi que celles des anciens Seigneurs.
Ces dessins, soigneusement coloriés, ne seraient-ils pas un
indice d'une certaine valeur, que cette localité avait autrefois obtenu ses franchises communales, avait eu sa milice et ses armes, comme la plupart des villes de Lorraine ? Quoiqu-il en soit,
voici ce que nous avons constaté
Les deux écus sont ovales, en ronde-bosse, surmontés d'une
couronne de baron, et portent:
Pour la commune: champ de sinople fascé d'argent ; sur la
fasce, trois lions de gueules, issant et lampassés ; en chef, deux étoiles d'or, la fasce surmontant trois besans de même ;
Pour le seigneur: Champ d'or, avec chevrons de
gueules jumelés
Dans chacun des écus, il y a donc une pièce honorable : au premier, la fasce aux lions lampassés, au second, les chevrons
jumelés.
Le centre de la ville était Nairifeu. Elle s'étendait, d'une
part, jusqu'au moulin, et d'autre part, remontait jusqu'à la fontaine qui est au milieu du village actuel. Au-delà de la fontaine, il n'y avait que le Château Seigneurial.
III
Parmi les étrangers venus pour exercer leur art et profiter
des avantages accordés par le bon Duc Léopold, dans ce village qui se repeuplait peu à peu, l'un des plus favorisés fut Nicolas Gallier, qualifié noble homme à titre viager, comme la plupart des
nouveaux venus, et par ordonnance spéciale.
Une foule de métiers reprirent faveur dans le beau pays de
Lorraine. A Sornéville, on se livrait presque uniquement au tissage: on ne négligeait pas, toutefois, la culture des champs, des vignes, que le seigneur avait concédée moyennant de très
faibles redevances annuelles.
Les braves paysans élevaient leurs enfants dans la crainte de
Dieu, l'amour du sol natal, l'habitude des rudes labeurs de la campagne. On vénérait le Souverain : dans toutes les chaumières, on ne manquait pas un jour de bénir son nom et de prier pour les
siens.
La plus grande partie des forêts qui entouraient et
bornaient le territoire de Sornéville avait été donnée aux habitants, qui s'en partageaient le produit comme affouages.
Aux plaids annaux, les membres de la communauté avaient
tous, sans exception, voix délibérative. Les chartes obtenues à différentes époques leur étaient, à cet égard, extrêmement favorables : il aurait suffi d'un seul opposant pour que le Seigneur ne
pût empiéter sur leurs anciens privilèges. Nous en donnerons un exemple.
Les fourches patibulaires étalaient leurs traverses
lugubres au lieu dit: la justice, _non loin des bornes frontières de Lorraine et d'Evêché, près du chemin de Marsal.
Les paysans, pour droit de sauvegarde""1""payaient à leur
souverain: un gros, un résal d'avoine et une poule, pour chacun an. Ce droit avait été concédé à perpétuité.
Le droit de vénerie, ainsi que plusieurs autres
redevances, appartenaient, en 1690, pour Sornéville, moitié au Duc de Lorraine, moitié à l'évêque de Metz. Mais on y suivait la coutume de Lorraine.
De 1594 à 1710, le village fut compris dans la prévôté
d'Amance et le baillage de Nancy. A partir de 1710 il retourna à la prévôté de Nancy.
Lorsque cette belle terre de Sornéville passa de
l'autorité de la noblesse à celle de bourgeois enrichis, les droits concédés par le souverain furent beaucoup plus restreints qu'auparavant, et la haute justice fut retirée à ces Seigneurs. Il
leur fut permis seulement de conserver le titre de haut justicier.
Comme vestige de la justice moyenne et basse, on voyait encore, en
1804, scellés dans le mur sud de l'église paroissiale, les chaînes et les colliers des carcans.
Outre l'affouage, les habitants, _manouvriers, laboureurs,
vignerons, gens de métiers, _avaient le droit de marnage (2) dans les bois banaux (3) de sorte qu'ils pouvaient, à peu de frais, bâtir ou réparer les humbles chaumières qui les
abritaient
(1) le droit de
sauvegarde était une protection que le prince ou le général d'armée accordait, à perpétuité ou temporairement, à certaines terres
(2) droit aux bois nécessaire pour
construction ou réparation des maisons
(3) bois réservés au seigneur, sauf le marnage
pour les habitants
Ils étaient obligés de cuire leur pain au four
banal, construit dans les dépendances du château, au lieudit: la bahatte; il fallait aussi moudre le grain au moulin banal, aujourd'hui démoli. Tout cela se faisait moyennant une assez modique
redevance, payée en nature et au vingtième, qui constituait un des plus clairs revenus du seigneur
Les hommes valides étaient astreints à huit jours de
corvée par an, pour l'entretien des chemins ou des dépendances de la demeure du châtelain, ou pour les récoltes et les travaux champêtres dans ces terres particulières. Les corvéables étaient
nourris, ces jours là, de pain et de fromage blanc, aux frais du seigneur.
De temps immémorial, les possesseurs du
domaine avaient été bons et charitables. Quant aux paysans, gens laborieux et simples de mœurs, chrétiens naïfs et convaincus, s'entraidant en toute occasion , ils vivaient paisiblement des
terres ascensées, _ou données à perpétuité moyennent un cens annuel, _des bestiaux et des volailles qu'ils élevaient, des fruits de leurs vergers, du vin de leurs vignes. Ils étaient vêtus de
chaud droguet en hiver, de toile de chanvre en été. Le droguet, que l'on ne fait plus guère aujourd'hui, était un drap grossier, mais épais et presque inusable, qu'ils obtenaient en filant,
tissant et faisant teindre la laine de leurs brebis (1). La toile provenait du chanvre et du lin qu'ils cultivaient dans les terrains les plus fertiles, _ chènevières, _aux alentours du
village
Vue du haut du chemin ferré, l'agglomération de
leurs petites maisons ressemblait, au printemps, à une grande ruche entourée d'arbres en fleurs.
(1 )On le faisait fouler, ainsi que les bas de laine. Il y avait de nombreux fouleurs à Vic et Marsal . Ces petits industriels faisaient une
tournée, en automne, dans les villages. Il en était de même des chanvriers, ou peignant le chanvre.
Le château, près duquel les paysans
avaient élevé leurs habitations, se trouvait à trois ou quatre cents toises du vieux moutier,_en patois : lo vie moté. L'antique église était alors à l'endroit appelé, de nos jours, Nairifeu,
vieux mot transformé arbitrairement, par les gens du cadastre Darifosse, qui a une tout autre signification pour les gens du pays. Dans le langage primitif de la localité, Nairifeu veut dire:
lieu aquifère, qui produit de l'eau et des feux follets. Et, en effet, il y avait autrefois, aux alentours de l'église, des sources très abondantes _entre autres, celle des grâs et celle de
Nailly-pré. Dans les prés voisins, très spongieux, s'élevaient souvent dans la nuit, des lanternantes ou feux follets
Le village se composait, au XVII siècle, d'une vingtaine de
maisons, du côté des aulnes. Ce canton est encore en grande partie, cultivé en jardin. On prétend même qu'une cloche y fut enfouie au temps de la guerre des Suédois, et qu'elle n'a pas été
retrouvée.
A quelles causes peut-on attribuer la dépopulation rapide
d'une commune que l'on croit avoir été, jadis, une ville de certaine importance ? La peste de la fin du XVII siècle en était une des principales. Mais la destruction complète du château des
sarrazins, et le nom de la fosse, donné à une large dépression de terrain près des forêts communales, ne rappelleraient-ils pas quelque guerre locale, ou les ravages produits par les Suédois
lorsqu'ils bataillaient en Lorraine? Nul ne saurait le dire : aucun document ancien n'en fait mention. Mais alors s'expliquerait le nom de Darifosse, _ derri lé Fosse. _donné aux petits bois qui
se trouvent à proximité de la fosse.
En outre, sur la hauteur qui domine le village au
nord ouest, devant les cent-chênes, du côté opposé au plateau sur lequel existait le château des Sarrazins, on a mis à découvert, il y a cinquante à soixante ans (soit_1850-1840) des ruines
semblables à celles que nous avons décrites et provenant de cette dernière construction. Il y avait à présumer, deux forteresses rivales, à trois quarts de lieue chacune de la petite ville,
et à une demie- lieue l'une de l'autre.
Y eut-il guerre entre deux ambitieux qui convoitaient la
possession d'une cité commerçante, dont les besans d'or figurant dans ses armoiries indiquaient la prospérité ? Nous ne nous chargeons point d'élucider cette question.
Le vieux moutier tombait en ruines. Une église fut
construite, vers 1680, à côté du château, avec lequel elle communiquait par un étroit couloir aboutissant au chœur, près du maître autel. La communauté conserva cependant l'ancien cimetière, _vie
aîtrée, _vieille âtrie, _qui entourait l'ancienne chapelle castrale. Ce n'est qu'en 1780, cent ans plus tard, que le clocher actuel remplaça la tour primitive en forme de colombier. Les maisons
s'en rapprochèrent peu à peu, au fur et mesure que la population augmenta et qu'il devint nécessaire de multiplier les logements.
Depuis l'extrémité ouest du village
actuel jusqu'à la fontaine de Nairifeu, de chaque côté du chemin, l'emplacement des maisons tombées en ruines et de leurs jardins, à la suite de la dépopulation causée par la peste; fut converti,
par les échevins, en pâtis communaux.
Il n'y avait qu'une seule rue, en pente vers le
couchant. Un large ruisseau, appelé le rupt sauvage, à cause de ses caprices, coulait le long de la rue, au bord de la chaussée, et allait se perdre dans l'égayoir,_le wé qui recevait
le trop plein des eaux de la fontaine
En hiver, après les pluies prolongées, des fontes de
neige,_ou,en été, après un orage, il était impossible de franchir le rupt, qui, alors, devenait un véritable torrent. Il avait fallu établir, dans le voisinage de la fontaine, une passerelle très
rustique sur laquelle on était forcé de passer pour aller d'un côté de la rue à l'autre, en amont de la fontaine. Les gens du côté sud de la rue n'auraient pu, sans cela, se rendre aux offices du
dimanche. Cette passerelle existait encore en 1846.
Les habitations étaient généralement basses, n'ayant
qu'un rez-de-chaussée. Mais en revanche, elles étaient très longues d'avant en arrière. Dans les communes voisines, on disait les grand pôxes (porches, allées, corridors) de
Sornéville.
Sur le devant, les toitures s'avançaient
démesurément, ce qui permettait de se promener, les jours de pluie ou de neige, d'un bout à l'autre de la rue, surtout du côté sud, à l'abri du mauvais temps.