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Village Lorrain au XVIIIèm siécle 1

                                            Le Révérend Père François (1)  

     

        Le révérend père François,curé de Sornéville de 1727 à 1758 
                 
                Le presbytère était à peu près au milieu du village (2), dans la grand'rue, au midi. Il n'était pas plus luxueux que la plupart des maisons environnantes. Un jardin potager s'étendait derrière la maison. 
                  Par une belle matinée de la fin mai 1730, le vénérable père François, ancien prieur de Marsal et, depuis deux ans curé de Sornéville et de son annexe Moncel, voulut profiter du beau temps pour faire une promenade en forêt. 
                  Après avoir dit sa messe, visité quelques malades de la paroisse, puis déjeuné d'un morceau de pain et d'un peu de fromage ressuyé (3) il était sorti par le jardin, avait suivi le sentier de la chardonne jusqu'à le croizette, et s'était engagé sur le chemin de Hoéville. Tout en marchant, il lisait son bréviaire, s'arrêtant parfois et levant la tête pour humer le bon air du matin et admirer la campagne
.
                (1) Ce chapitre, parfaitement historique, est intercalé dans le present ouvrage pour faire mieux connaître la Pierre-Levée et le village qui l'environne, ainsi que les habitudes d'un curé de campagne à cette époque
                       (2)Ancienne maison Gallier- Noël(3) le fromage dit ressuyé est fait par chaque ménage avec le lait caillé, après que la crème a été enlevée. Elle le sale et le laisse durcir. 
                       (3)le fromage dit ressuyé est fait par chaque ménagère avec le lait caillé, après que la crême a été enlevée. Elle le sale et le laisse durcir
                  Il y avait beaucoup de travailleurs occupés à sarcler les blés, à droite et à gauche du chemin. Les alouettes montaient dans les airs, égayant les laboureurs par leurs chants joyeux et incessants. La température était délicieuse. Un léger brouillard, après avoir couvert les sillons dès le matin, commençait à s'élever dans l'atmosphère et à former de petits nuages blancs très déliés qu'un faible vent du sud poussait lentement vers le nord. De différents cotés, plus loin que les sarcleurs, on pouvait facilement percevoir le bruit des attelages, les claquements du fouet, et même les conversations de cultivateurs. Les oiseaux gazouillaient dans les arbres et les buissons dissimulés dans la campagne, où ils avaient perché leurs nids.
                Arrivé près du gros poirier appelé poirier boiteux ou poirier Bernard, planté à droite du chemin, à moins de deux cent toises de la croizette, le révérend père prit un sentier à travers champs. Dix minutes après, il entra dans le bois de la fourrasse, où il jouit d'une agréable fraîcheur. 
               Il n'était guère plus de huit heures. La rosée avait disparu. Le rossignol lançait ses trilles à plein gosier ; le pinçon, le merle, le loriot, le chardonneret et la fauvette à tête noire lui répondaient. Tous les petits oiseaux se faisaient entendre sous la feuillée. Le coucou mêlait sa voix grave et monotone à ce concert. La forêt semblait tout entière animée, dans les branches aussi bien que dans l'herbe, où les insectes parcouraient, silencieux, leurs dédales, tandis que bruissaient faiblement les feuilles des trembles et des bouleaux, agitées par un vent doux
             Le bon père assistait, heureux, au chant d'un hymne magnifique entonné, dans la profondeur des bois, par toute la nature. Il s'arrêtait par instant, le cœur ému, rendant grâce à Dieu, auteur de toutes ses merveilles du ciel et de la terre. Puis il reprenait lentement sa promenade, jouissant avec délice d'une si belle matinée. Il termina ses psaumes et la lecture des offices de la journée, mit son bréviaire sous le bras et prit son tricorne à la main. Il déboucha, bientôt après, sur la grande charrière, la traversa, dévala une petite sente frayée par les bûcherons à travers le bois Mange-feuillis, et arriva enfin dans la partie la plus reculée des friches de faux. S'arrêtant un moment, il explora des yeux le vallon solitaire, et fut heureux d'apercevoir, au milieu de la lande, Jacques Aubry; appuyé au tronc d'un énorme chêne,  ses deux chiens couchés à ses pieds. 
             Le vénérable prêtre avait quitté le presbytère depuis plus d'une heure et se sentait un peu fatigué. Il se dirigea vers Aubry, avec lequel il était toujours heureux de faire un brin de causette. La chaleur, à cette heure là, commençait à devenir accablante dans les friches. 
              Le brave paysan était parti de bon matin, avant le lever du soleil, pou faire sa ronde dans les bois communaux. Il prenait un peu de repos avant de retourner au village pour reprendre la manique. Quand il vit que le révérend père se dirigeait vers lui, il se trouva tout honoré de cette marque de bienveillance.
             "" _Bonjour Jacques, dit le pasteur en s'arrêtant près du garde. Belle matinée, n'est ce pas ? Peut être trop belle, car il fait plus chaud que d'ordinaire en cette saison. Il n'est guère plus de neuf heures, et je me sens déjà fatigué, par cette chaleur lourde, plus que par la marche. Que pensez vous de la journée? Aurons nous un bel après midi ? __ 
             ""_Monsieur le curé, je suis votre très humble serviteur, répondit le garde en soulevant sa coiffure. Puis levant les yeux et examinant les nuages blancs qui paraissaient immobiles dans l'atmosphère, et ceux qui continuaient à s'élever, du fond de la gorge boisée, pour se condenser à une faible hauteur, Aubry ajouta, en faisant une moue significative et peu engageante:
               L'air, en effet, est déjà lourd. Je crois que nous aurons un orage vers le soir. Les taons et les mouches sont insupportables ce matin, et ce n'est pas bon signe. 
                 Il n'est que neuf heures et demie ; à cette heure encore matinale, il devrait y avoir ici un peu de fraîcheur. C'est le contraire qui a lieu. Au surplus, au lever du soleil, il n'y avait presque point de rosée dans la forêt. D'après mon expérience, tout cela nous annonce un mauvais temps pour la fin de la journée. M'est avis, Révérend Père, qu'il ne faudra pas vous attarder trop longtemps dans votre promenade. Vous êtes loin du village ; arrangez vous de façon à rentrer au presbytère avant que la nuée, qui se formera probablement dans quelques heures, devienne menaçante. 
                 Puisque rien n'est à craindre avant le soir, répondit le Père François, j'ai le temps de reposer un peu mes vieilles jambes. 
                 Il se trouvait si bien au pied et à l'ombre du chêne, assis sur l'herbe, la tête découverte, son chapeau à coté de lui. Il reprit après quelques secondes 
                 ""_Les hardiers et les gardes sont plus heureux que les laboureurs et les vignerons, par ce temps chaud. Vous en savez quelque chose, Jacques, puisque vous avez fait le premier de ces métiers et que, maintenant vous faites le second. Ils peuvent se tenir au coi (à l'abri) ou à l'ombre toute la journée, soit au bois, soit dans les friches ! 
              ""_ Cela est vrai, monsieur le curé. On pourrait même croire qu'ils font un métier de paresseux, parce qu'ils ne suent pas autant et aussi souvent que les travailleurs des champs. Ils ont cependant leur utilité, vous le savez. D'ailleurs, en hiver, quand les cultivateurs sont à l'abri dans les granges ou près de leur feu, les pieds dans de chauds sabots garnis de paille, se reposant des fatigues de l'été, le hardier et le garde traînent le pâchat (amas de terre collés aux chaussures) le premier dans les terres labourées ; le second; dans les sentiers humides et boueux de la forêt. Ils sont alors exposés à toutes les injures du temps, et, parfois, à de mauvaises rencontres, soit de malandrins, soit de bêtes fauves. Il ne semble qu'en cette saison de froid, de pluie ou de neige, leur sort n'est pas très enviable.
          ""_ Vous avez raison Jacques. Chacun remplit son rôle, en ce bas monde, et il n'y a pas de sot métier. Ne parlons plus de cela. Je voulais simplement vous taquiner. 
             ""_Votre femme est malade. Je suis allé la voir ce matin, en sortant de l'église, et je l'ai trouvé très faible. Cependant, je ne vois rien qui puisse vous alarmer.
 
               ""_
La maladie de la Queurine est, depuis quelques jours, mon plus grand souci. Elle est encore jeune ; je puis espérer la voir se rétablir ; mais la crainte de la perdre m'ôte bras et jambes. Que deviendrais-je si Dieu voulait la rappeler bientôt à lui?.
               ""_ Mon cher ami, nous n'avons pas à discuter les décrets de la Providence, dont les desseins sont impénétrables. Tout ce que Dieu fait est bien ; toujours il agit en vue de notre bonheur. Résignez vous, Jacques ; obéissez sans murmure à sa volonté Sainte ; bénissez la main de qui peut vous frapper dans le temps pour vous récompenser dans l'éternité. Soyez courageux dans l'épreuve : elle n'aura qu'une durée passagère. Rien n'est désespéré, je vous le répète. Je suis convaincu que vous pourrez goûter le bonheur de ce monde.
 
            ""_ 
Au revoir Jacques et bon courage! Il fait si bon dans la forêt que je suis résolu à faire un bon détour. Je passerai quelques minutes près de macly-fontaine, puis je monterai jusqu'à  la pierre levée. J'y serai dans une demi-heure, trois quart d'heure au plus. Je m'y reposerai quelques minutes ; je rejoindrai ensuite la tranchée principale en haut du grand-velle et descendrai sur Nairifeu par le pré de l'étang-voinard. J'en ai à peine pour deux heures. Je serai chez moi avant midi.
              ""  _ Au revoir, mon révérend Père. Permettez moi de vous réitérer que la nuée se formera, au plus tard, vers deux ou trois heures après midi. Il faut éviter l'orage. 
                  Le vénérable prêtre repris son bicorne, se leva, serra très affectueusement la main du garde et s'éloigna. Après avoir suivi le sentier qui serpentait au fond du vaste cirque, il gravit un raidillon qui aboutissait à Macly-fontaine et s'arrêta pour souffler. Il huma, dans le creux de sa main, un peu d'eau qu'il prit à la source, et se remit en marche par le sentier de gauche. Il s'engagea sous les hautes futaies et se trouva bientôt sur un large chemin herbeux, servant uniquement à la vidange des coupes. Une demi-heures plus tard, il devait arriver à la fontaine sacrée des druides. 
                     Il prenait son temps, allait à petits pas, jouissant des senteurs agréables qui se dégageaient des fleurs, au bord du chemin, et des âcres parfums des plantes sylvestres, en pleine sève de printemps.      
                     A mesure que la chaleur augmentait, les oiseaux se taisaient et se cachaient dans les feuillages ; mais des myriades de moucherons, tourbillonnant autour du bon père, l'importunaient et le suivaient dans sa marche. 
                       Il s'avançait sous les hêtres énormes, dont les branches s'entrelaçaient et formaient au-dessus du promeneur une voûte presque impénétrable aux rayons du soleil. Il n'entendait plus guère que le roucoulement plaintif des tourterelles. Le silence majestueux de la forêt lui causait une émotion indicible ; il croyait être, en ces instants, plus près de Dieu. 
                Enfin il arriva près de la fameuse fontaine de la station druidique. C'était le point extrême de sa promenade. 

                 ** La pierre levée. L'orage ***

                 Le site était admirable. L'excellent prêtre était venu plusieurs fois, depuis deux ans, y passer une heure ou deux en été. La fraîcheur produite par l'eau de la source ; le bourdonnement des insectes dans la clairière voisine ; parfois le babil des fauvettes et les roulades du rossignol ; le chant grave du loriot et du coucou ; le léger bruissement du vent, qui, glissant mollement à travers les branches, en balançait les rameaux ; le doux claquement des feuilles de tremble et de bouleau ; le murmure du ruisseau, dont l'eau, transparente comme le cristal, tombait en légères cascades sur la pente rapide de la faille ; tout invitait le bon religieux à faire, en ce lieu, une longue pause
                Il n'en fut pas tout à fait de même ce jour là. Comme il aimait la solitude, il était là servi à souhait. Mais, au lieu du bruit ordinaire, il y régnait un silence à peu près complet. 
               Il s'assit sur une touffe de bruyère, sous laquelle verdissait une mousse veloutée. Sa pensée se reporta sur quelques souvenirs historiques de sa jeunesse, puis monta dans le passé, aux temps lointains où les Leuci des environs se rendaient, en foule, à la pierre levée pour assister à la célébration du culte mystérieux des Gaulois, ainsi qu'a leurs sanglants sacrifices. Il comparait ces temps de barbarie à l'époque contemporaine, _ Le culte païen des peuplades du nord-est avec les immolations de victimes humaines, le culte chrétien avec le sacrifice non sanglant de la messe, qui a civilisé les peuples de l'ancien monde. 
                La source dont nous parlons était très abondante au XVIII éme siècle. Elle surgissait du sol par une sorte de conduit naturel, entre deux hautes pierres, plantées debout, espacées d'environ deux pieds, semblables à des menhirs, à vingt-cinq ou trente pas en aval du point ou commençait la dépression de la faille diluvienne qui s'élargissait en cirque au friche de faux. 
                 Sur les deux énormes supports, s'étendait horizontalement une large dalle de calcaire dont les extrémités s'étaient effritées dans la suite des siècles. Le dolmen était en contrebas du plateau occidental. Le sol du terrain supérieur, par un glissement très lent, mais qui durait depuis plus de deux mille ans, avait entièrement recouvert l'autel druidique. Des broussailles de prunelliers retenaient la terre en avant, jusqu'au dessus du petit bassin que l'eau s'était creusée. Un grand chêne, dont les basses branches s'étendaient à douze ou quinze pieds à l'entour de ce bassin, avait poussé sur le sol arable qui recouvrait la dalle. Ce centenaire toujours respecté au moment des coupes affouagères, s'élevait au milieu d'une clairière dont la mousse, très épaisse et du plus beau vert, offrait un agréable tapis pour le repos des promeneurs fatigués. 
                   Lorsque le Duc Léopold allait chasser dans la forêt de faux, avec des invités de hautes marque, quelques fois même des Princesses ducales, le rendez vous était à la pierre levée pour le déjeuner de midi. Il n'y avait point de pavillon de chasse ; mais, sur la recommandation du souverain, le grand-veneur avait fait placer, autour de la clairière, des bancs en pierre polie, et planter des arbres fruitiers. En été, on déjeunait sous les cerisiers, rouges de cerises, et sous les pommiers en fleurs. En automne, on y cueillait les poires du dessert. Les gardes et les piqueurs montaient aux arbres et remplissaient de fruits de jolies corbeilles qui circulaient ensuite parmi les dames et les chasseurs. L'excellente eau de la source désaltérait les convives et rafraîchissait les vins apportés. Une longue et large charrière, tapissée d'une herbe courte et drue, allait, jusqu'en ligne droite, des terres de Réméréville à celles de Bezanges, séparant les bois du prince de ceux du seigneur et de la communauté de Sornéville. C'est dans cette charrière que roulait, les jours de grandes chasses, traînés par six ou huit chevaux, un lourd chariot destiné à recevoir le gibier abattu. Les paysans des environs appelaient ce chariot "le boudin". Aussitôt ramené à Lunéville, le gibier était distribué presque totalement à l'hôpital et aux pauvres de la ville
.
(1) le description des lieux est exactement celle que notre aïeul a constaté dans sa
jeunesse, avant 1780

              Le bon prieur se remémorait tout cela. Et pendant qu'il songeait au passé, la lourde chaleur de cette matinée fit sur lui son effet habituel ; il s'étendit sur la mousse et insensiblement s'assoupît.
                Il était depuis longtemps dans le pays des rêves, lorsqu'il fut réveillé brusquement par un formidable coup de tonnerre, dont l'éclat se répercuta, en roulements prolongés, dans les profonds ravins des environs. Le révérend père se leva prestement, confus de s'être laissé  gagné ainsi par le sommeil. Il n'était plus en mesure de se rendre compte de l'heure qu'il pouvait être, ni de la direction qu'il fallait prendre pour s'en retourner ; le réveil avait été trop brusque pour lui permettre d'envisager, tout d'abord, sa situation avec le sang-froid nécessaire en pareille occasion. Cependant, à un moment donné, un rayon de soleil, le dernier qui filtrât à travers les rameaux du chêne, avant que la nuée eût entièrement couvert l'étendue de la forêt, lui donna le moyen de s'assurer que l'astre du jour déclinait sur l'horizon, au couchant, et qu'il était déjà au tiers ou au quart de la descente. Il en conclut qu'il devait être de deux à trois heures de l'après midi. Il avait d'abord été désorienté : mais sachant, par expérience, que le tronc des arbres se couvre de lichen à l'aspect du nord, il reconnu la direction à prendre, et se hâta de s'en retourner.
                   Son repos avait duré trop longtemps, il en fit des meâ culpâ. 
                   L'atmosphère devenait étouffante, à peine pouvait-on respirer ; le ciel s'obscurcissait de minute en minute. De noirs nuages fuyaient vers le nord est et s'y amoncelaient. De fréquents éclairs illuminèrent, par intervalles de plus en plus rapprochés, les rares espaces vides qui traversaient le sentier. Les roulements sourds du tonnerre devinrent saccadés. La nuée approchait en s'assombrissant toujours d'avantage. La pluie ne pouvait tarder à tomber. 
                Tout à fait isolé au milieu d'une vaste forêt loin de sa demeure, au moment où un orage menaçant allait crever, le père François faisait de grandes enjambées pour atteindre, au plus tôt, la large tranchée aboutissant au coin du grand-velle. Il allait aussi vite que le permettait son âge et ses forces.
                La pluie le surprit sans qu'il fût hors des futaies. Les grands arbres qui bordaient le chemin des affouages le tinrent cependant à l'abri, non de la pluie, dont les grosses gouttes ne tenaient plus sur les feuilles, mais du vent très violent qui venait de se déchaîner. Il avait, en même temps, une peur terrible que la foudre s'abattit sue un des hauts chênes sous lesquels il s'avançait ; c'est ce qui l'empêchait de s'appuyer un instant, pour reprendre haleine, contre le tronc de l'un deux.
              Il parvint enfin à l'orée du bois. Il pouvait être trois heures. Il lui fallait encore, par ce temps affreux, près de trois quarts d'heures pour arriver au village. Sur la grande voie qu'il avait à suivre, on ne trouvait pas d'autres abris que les buissons d'aubépine qui séparaient les champs cultivés de la route pleine d'ornières, et où l'eau ruisselait.                 
              L'orage redoublait de fureur. Le vent sifflait lugubrement sur la cime des arbres et à travers les buissons. Les éclairs se succédaient presque sans interruption, aveuglaient le pauvre prêtre, qui, en même temps, était assourdi par d'effrayants coups de tonnerre. Baissant la tête pour marcher plus facilement contre le vent, il ne voyait plus que les ornières formant des ruisseaux. Trempé jusqu"aux os, il n'avait rien pour se protéger, ni manteau, ni parapluie, ni bâton pour s'appuyer. Son tricorne coulait comme les gouttières d'un toit. Sa pauvre soutane était collée sur lui et lui battait les jambes. Il allait péniblement, entendant clapoter l'eau dans ses trop larges souliers. Toutefois, à cette heure de détresse, il ne pensait guère à lui, mais à ses ouailles : "Pourvu qu'il n'ai point grêlé sur quelques parcelles du ban ! " se disait-il.
                  Le fléau de la grêle était la ruine du laboureur et du vigneron, à une époque où l'assurance mutuelle pour les récoltes n'était point connue. Il n'y avait pas, non plus, d'assurance contre l'incendie. Grâce aux précautions minutieuses prises par les villageois, ce dernier fléau éclatait rarement.
                 Ses angoisses augmentèrent, lorsque après un strident coup de foudre, il constata que des grêlons, de la grosseur d'une noisette, tombaient avec la pluie. Il est vrai que les champs auprès desquels il cheminait étaient semars (non ensemencés). Rien donc n'était à redouter de ce côté. En était-il de même pour le reste du ban, et surtout pour le vignoble ? 
                 Le saint homme priait avec toute la ferveur possible, suppliant Dieu d'éloigner le fléau redouté, d'épargner le paroisse! A peine fut-il parvenu au carrefour où le sentier de la forêt s'embranchait sur le grand chemin, qu'une frayeur d'un autre genre vint l'assaillir. Il n'était donc pas au bout des épreuves de cette journée
                 A vingt pas devant lui, au bord de la chaussée et tout contre la haie, il aperçut deux hommes qu'il ne put reconnaître, tant la pluie lui fouettait le visage. Un de ces hommes était étendu par terre ; l'autre était penché sur lui. A côté d'eux, il y avait deux gros fagots de genêt mort. Le père François, appréhendant un malheur, fut tout bouleversé ; en temps d'orage les incidents sont si fréquents! 
               Malgré le mouvement précipité du cœur, qui lui coupait la respiration, il s'approcha des deux hommes aussi vite qu'il le put, _ car on avait peut-être besoin de son ministère. Tout en marchant, il joignit les deux mains , levait son regard vers le groupe et répétait , tout ému:       
             "Seigneur, protégez les ! Ayez pitié des pécheurs !" 
              Aussitôt qu'il fut près des paysans, il reconnut deux paroissiens ; un vieillard, Jean Pierre Gouvenez, et un jeune homme, Jean Louis, fils du premier. Le vieillard, tombé sur les pierres roulantes du chemin, ne donnait plus signe de vie. Le fils, que le chagrin suffoquait, essayait de le ranimer par des frictions sur la poitrine.
                  Le prêtre se baissa, passa la main sous la chemise du père Gouvenez et sentit bientôt que le cœur battait faiblement. Un peu rassuré, il joignit ses soins à ceux de Jean Louis pour activer la circulation du sang chez le malade, qui, après quelques minutes, rouvrit les yeux et poussa un soupir. Avec l'aide de son fils et du curé, il parvint bientôt à se mettre sur son séant. La pluie mêlée de grêle lui frappait le visage  et le glaçait. Il se passa plus d'une demie heure avant qu'il pût se tenir debout. Ses jambes semblaient être paralysées.
                 Enfin les deux braves sauveteurs prirent le pauvre homme chacun par un bras, et il put marcher, lentement, péniblement, reprenant un peu d'énergie à mesure que le sang circulait en lui plus activement. Ils mirent beaucoup de temps à faire le trajet qu'il fallait parcourir jusqu'au village. Les fagots de genêt furent abandonnés au bord du chemin. 
                A la croisette, ils rencontrèrent le garde Aubry. La pluie cessait ; le vent s'était apaisé ; l'orage fuyait vers l'horizon, et quelques pâles rayons de soleil perçaient les nuages vers le couchant. 
                 Pendant que le père François continuait sa promenade du matin vers la pierre levée, Jacques était rentré au village. Dans l'après midi, lorsqu'il s'aperçut que la nuée devenait menaçante et couvrait toute la largeur de l'horizon, une inquiétude le saisit dont il fit part à la Queurine. Le révérend père était-il de retour ? Ne pouvant maîtriser ses appréhensions, il avait jeté sur ces épaules la peau de bouc qui lui servait de manteau en hiver, et s'était rendu au presbytère, où Babeth (diminutif d'Elisabeth) la gouvernante, était dans l'angoisse. 
                   Monsieur le curé n'était point rentré !! 
                 Aubry attendit encore une demi heure, laissant passer le plus fort de la bourrasque qui venait de se déchaîner. Puis il voulut aller au devant du vénérable pasteur par le chemin de faux, et s'était arrête près de la croix, à la bifurcation des chemins, ne sachant de quel coté diriger ses pas. Il aperçu enfin le père François et les deux Gouvenez, qui allaient lentement, à petits pas, dans la boue et les flaques d'eau, et qui, arrivant prés de lui, étaient exténués et grelottaient sous leurs vêtements collés au corps. Aubry jeta sa pelisse sur les épaules du malade, qu'ils accompagnèrent tous trois jusqu'à sa demeure. 
                 La mère Jeannette, voyant son homme en si pitoyable état, perdait la tête, se lamentait, ne savait que faire et se recommandait à tous les Saints du Paradis. Le curé lui fit allumer un grand feu à l'âtre et préparer le lit, qu'il bassina lui-même ; puis il passa au pauvre homme du linge sec chauffé à la flamme, le mit au lit, recommanda de préparer une tisane bien chaude, de fleurs de tilleul, qu'Aubry apporta, et dont on fit boire une infusion au vieillard. 
                      Le révérend père François les quitta pour rentrer au presbytère. Il avait, lui aussi besoin de se soigner."" Jésus! Maria! S'écria Babeth, la gouvernante, en l'apercevant. ""Comme vous voila arrangé, monsieur le curé! Venez vite près du feu à la cuisine"" Et elle jeta dans l'âtre, sous la vaste cheminée, la moitié d'un fagot, qui flamba aussitôt. Puis elle apporta du linge de rechange et des vêtements chauds. Tandis que le saint homme étendait les pieds et les mains vers la flamme, il aperçut, dans les cendres, une terrine contenant le bouillon préparé pour le repas de midi. Il en but à même deux ou trois gorgées. Mais le grand feu clair ne parvint pas à lui dégourdir les membres. Étant resté longtemps sous la pluie, il avait pris froid et bientôt il se mit à grelotter et à claquer des dents. La gouvernante l'engagea à se coucher. 
                 La fièvre se déclara vers le soir et le retint plus d'un mois à la maison. Dès le lendemain, un exprès fut dépêché à Marsal pour qu'un religieux vînt administrer  la paroisse pendant la maladie du curé.
                Sa vigoureuse constitution et les soins dont il fut entouré le tirèrent de ce mauvais pas. Quand au père Gouvenez, son indisposition n'avait duré plus de quinze jours. Il avait été suffoqué par la foudre. Son fils Jean Louis ne pâtit aucunement de cette malheureuse journée.
  
              Tout est bien qui finit bien 

                  

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_Histoire de Sornéville

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Citation:
_Notre village natal
est toujours le plus
beau village du
monde...
Citation:
_La mémoire est
l'avenir du passé
_Citation:
_Qui ne connaît
pas le passé, ne
comprendra pas
l'avenir
Citation:
_Il ne faut jamais
oublier ses souvenirs

Citation :

Un homme sans mémoire

 de son passé
est comme un homme

 sans racine.
Notre devise:
_Tout faire pour
que l'histoire de
notre village puisse
continuer à s'écrire..
_Rassembler les
souvenirs pour que
les générations à
venir comprennent
et n'oublient pas

citation:

Toute idée humaine

qui prend le passé

pour racine,

a pour feuillage l'avenir

proverbe Chinois

Oublier ces ancêtres,

c'est être un ruisseau sans source,



 

 

 

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