Les enfants de Jacques Aubry
Nous avons dit que les époux Aubry, mariés en 1720, avaient vécu quatre ans ensemble sans espoir de prospérité, et qu'enfin leurs secrets désirs furent accomplis en 1724, époque où la Queurine
donna le jour à un fils qui fut baptisé le lendemain de sa naissance et reçu le prénom de Joseph.
Nous voici maintenant en mai 1730. Le ménage Aubry
est égayé par le petit Joseph, qui a déjà près de six ans. Mais un malheur est tombé sur le pays l'année précédente. Toute la population Lorraine pleure son duc bien-aimé. L'antique et fière
nation est frappée de deuil. Léopold, qui s'intitulait "premier des ducs de l'Europe" et qui avait le droit de prendre le titre de Majesté Royale, comme descendant direct, et en ligne masculine,
des Rois de Hongrie, d'Aragon, de Sicile et de Jérusalem, était mort d'une fluxion de poitrine le 27 mars 1729. La consternation était générale dans le pays.
Son fils, François Etienne, venait de lui succéder. De tristes
rumeurs se propageaient dans ses États. On s'attendait à de douloureuses décisions au sujet de l'indépendance de la Lorraine. Le jeune Souverain avait épousé Marie Thérèse d'Autriche, héritière
de la couronne Impériale d'Allemagne. Sous les derniers Rois de France, Louis XIII et Louis XIV, la petite nation avait été durement traitée. Il avait fallu l'inépuisable bonté et le grand cœur
de Léopold pour faire oublier, à ses fidèles sujets, que le temps des angoisses patriotiques approchait.
Et en effet, quelques années après, en 1735, le traité de Vienne allait se
conclure, qui devait donner à Stanislas Leczinski, Roi détrôné de Pologne, beau père de Louis XV , le souveraineté de la Lorraine, mais à titre viager seulement. Notre belle et vieille nation
devait, à la mort de Stanislas, être réunie à la France, par droit de succession, et perdre complètement son indépendance presque sept fois séculaire.
Le traité de Vienne ne devint définitif qu'en 1738,. Et c'est en cette année
mémorable que nos pères ont pu, la mort au cœur, répéter ce cri douloureux : "Finies Lotharingioe "!
Aubry, vrai patriote Lorrain, fut très affecté de ces événements. Le deuil de la
nation pesait, en 1730, sur tous les esprits.
La maladie de sa femme
avait duré quelques temps et avait donné de vives inquiétudes. Trois semaines après la rencontre du prêtre et du garde, aux friches de faux, elle commença à reprendre des forces, et Jacques
revint à l'espoir. Quand elle fut tout à fait remise, les soucis s'envolèrent.
Une nouvelle joie de famille leur était réservée deux ans plus tard.
En 1732, naquit leur second fils, baptisé le 1 juillet de cette même année. Il reçu le prénom d'Anthoine.
Trois ans après, la famille Aubry se compléta par la naissance d'un
troisième fils, qu'ils appelèrent Jean Joseph. Ce dernier, né le 22 septembre 1736, et qui va nous occuper tout particulièrement, eut pour parrain Joseph Chardon, laboureur, et pour marraine Anne
Petitjean, épouse de Jean Prédelot, amodiateur, tous deux de Sornéville.
La maison autrefois triste et silencieuse, s'égayait de plus en plus du
babil des enfants, qui furent élevés suivant les principes chrétiens, et d'après les conseils du père François. On travailla dur, chez les Aubry ; mais on vécut un peu plus à l'aise qu'autrefois,
cultivant les terres ascensées, sans oublier cependant de rendre service aux gens du village.
C'est à cette même époque que Jacques Aubry devint marguillier de la paroisse et
échevin de ville (1) . Tout semblait aller à souhait dans le ménage ; le temps des épreuves paraissait être oublié. Les trois frères grandissaient et
jouissaient d'une excellente santé.
***(1) on dirait aujourd'hui conseiller municipal
Joseph et Anthoine fréquentaient l'école
paroissiale, tenue par le régent Nicolas Jullier. Jean Joseph les y suivit deux ans après, en 1741, Nicolas Jullier fut remplacé par Joseph Thomas, qui dirigea la classe de 1745 à 1758.
Les enfants Aubry étaient intelligents; laborieux, assidus ; le régent les
donnait comme modèles aux autres enfants de la paroisse. Joseph ayant quitté l'école à treize ans, travailla aux champs avec sa mère. Anthoine y acheva ses études à 15 ans, en 1747. Le brave
maître Thomas lui avait enseigné, avec succès, tout ce qu'il avait appris lui-même : lire, écrire et compter et lui avait fait acquérir une fort belle écriture.
A cet âge, le second des Aubry, plus robuste que son aîné, était un solide
gars, bien taillé, bien découplé, courageux jusqu'à la témérité. Il avait fait sa première communion à treize ans. A cette occasion, Dame Baudouin, née Henriette de Pleneuf, lui avait fait cadeau
d'un beau livre d'heures.
De 15 à 17 ou 18 ans, Anthoine, au lieu de travailler à la terre,
seconda son père dans la surveillance des bois communaux. Il apprit ainsi à connaître toutes les parties boisées du territoire Seigneuriale.
Un vieux garde-chasse du chevalier Baudouin étant devenu
impotent, le seigneur, qui avait toute confiance en lui, voulut lui conserver sa situation parmi les serviteurs du château, sur lesquels ce garde-chasse avait beaucoup d'influence. Mais le
service exigeant une surveillance incessante, messire de Baudouin décida qu'un jeune homme actif, de ferme caractère, lui serait adjoint. Il fit venir chez lui Jacques Aubry, et lui offrit cet
emploi pour son fils cadet. La proposition fut acceptée. A partir de ce jour, Anthoine fut compris dans le personnel domestique du château.
Pendant les premiers temps, le vieux garde-chasse emmenait
avec lui le jeune Aubry jusqu'à l'orée du bois, s'asseyait sur le revers du fossé, tandis que son suppléant, pour exécuter les ordres reçus, s'enfonçait sous les charmilles, le fusil à l'épaule,
et parcourait les différents cantons boisés soumis à leur surveillance. Il s'agissait parfois de détruire les lacets tendus, ou de surprendre les braconniers, alors très nombreux, de les
appréhender ou de les mettre en fuite, tout en faisant disparaître les marques faites dans les branchages pour retrouver les coulées où le petit gibier avait l'habitude de passer. D'autres fois,
il fallait déterminer exactement la remise des grosses bêtes, pour une chasse prochaine.
Anthoine s'acquittait à merveille, malgré son jeune âge,
de ces multiples et quelques fois dangereuses besognes. Il y apportait beaucoup d'ardeur, et ne redoutait rien. Plusieurs fois des coups de fusil, dirigés sur lui, à travers les arbres des
futaies, sans l'atteindre, n'avaient fait qu'augmenter sa prudence, sans affaiblir son courage. Il avait la volonté bien arrêtée de se faire toujours craindre des braconniers.
Il remplit ce rôle, relativement secondaire, pendant
quatre ans, à la grande satisfaction du Seigneur. Après ce temps d'apprentissage d'une vie exposée chaque jour à des dangers de diverses sortes, le jeune homme perdit son guide. Le brave garde,
resté célibataire, mourut chargé d'années. Messire de Baudouin lui fit faire des funérailles comme à un membre de sa propre famille. Tout le château y assista, maîtres et serviteurs.
Au retour du
cimetière, le Seigneur accosta Anthoine et lui dit, lui frappant sur l'épaule : ""Anthoine, tu remplacera désormais celui qui vient de paraître devant
Dieu, et qui fut toujours un bon et loyal serviteur. Je connais tes sentiments dévoués, ton sang-froid ; marche sur les traces de ton ancien, et tu n'auras qu'à te féliciter d'être à mon
service""
A dater de
ce jour, le second fils de Jacques Aubry fut garde-chasse en titre. Bientôt après, garce à son énergie et à son zèle pour son noble maître, les autres serviteurs de la maison se soumirent à son
influence, comme ils l'avaient fait pour son prédécesseur.
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