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Une chasse aux bois de faux
Le comte de Chabo, grand louvetier de Lorraine et Barrois, brigadier des armées du Roy, colonel des
volontaires Royaux, séjournait une partie de l'année à Lunéville, en raison de la première de ces charges.
Lorsque des battues avaient lieu dans les environs de
Sornéville, il passait deux ou trois jours au château dudit lieu, près de son ami le chevalier de Baudouin.
Il y vint à diverses reprises, et notamment pendant l'hiver de 1751 –
1752. Au mois de septembre de cette dernière année, étant de retour de la cour de Lunéville, il prit part aux chasses Royales organisées dans la forêt de faux par le grand-veneur de Stanislas.
Plusieurs nobles Seigneurs du pays y furent invités. Parmi eux, on distinguait le comte de Rutan, le baron de Mahuet, le comte de Bréhant-Bihy, capitaine aux dragons de la Reine, chambellan du
Roi de Pologne. Il va sans dire que messire Baudouin de Sornéville, dont le domaine avoisinait ceux du Roy, était au nombre des privilégiés, accompagnant son ami, le comte de
Chabo.
Pendant ces chasses, un incident qui eût pu avoir des suites déplorables, mit en
relief la valeur d'Anthoine Aubry .
C'était au commencement du mois. Pour rejoindre les Seigneurs de la cour
et les Princes au lieu du rendez vous, messire de Chabo et de Boudouin avaient quitté le château de Sornéville vers la pointe du jour. Une pluie fine et pénétrante était tombée toute la
nuit. Mais le temps c'était éclairci à l'aube, et l'aspect du ciel semblait promettre une bonne journée.
Les deux gentilshommes étaient à cheval. Les piqueurs retenaient difficilement les chiens
accouplés. On entendit bientôt, dans le lointain, sonner du cor pour le ralliement.
La chasse commença peu après le lever du soleil, et avec beaucoup d'entrain. Les gardes
avaient signalé, la veille, une famille de sangliers sous les fourrés de la Backranvelle, et les rabatteurs devaient la pousser vers la grande tranchée.
Anthoine Aubry, suivant son habitude et d'après les ordres qu'il avait reçu, était
parti un peu avant les piqueurs, pour surveiller les braconniers aux confins des bois communaux.
A cette époque, comme aujourd'hui, les gens sans scrupules se postaient à l'issue des
sentiers, sur les champs, et abattaient clandestinement le menu gibier qui fuyait loin des chasseurs, les jours de grande chasse étaient des jours très productifs.
Le jeune garde n'allait jamais en forêt sans être accompagné de son chien turc, animal de forte taille,
très fidèle à son maître, très doux envers les étrangers quand ils n'essayaient pas de molester Anthoine en sa présence. Arrivé près des ruines de ce qu'on appelle encore le château des
Sarrasins, sur la lisière de la forêt, et avant de s'asseoir sur un des bloc de ciment romain qui gisaient sur le sol, et qu'il avait choisi pour se reposer plus à l'aise, Anthoine plaça son
fusil contre le tronc d'un baliveau. Il tira ensuite, de sa gibecière un morceau de pain et une assez large tranche de lard fumé ; puis amassa quelques brindilles de bois mort, une poignée
d'herbe sèche, à laquelle il mit le feu (1) Lorsque les brindilles flambèrent, il passa au-dessus sa tranche de lard, dans laquelle il avait piqué une baguette de coudrier. Aussitôt que le lard
fut cuit à point, Anthoine déjeuna d'un fort bon appétit. Faire la tranche est une expression encore en usage dans le pays ; cuit de cette façon, le lard est très savoureux.
(1) on se servait pour obtenir du feu, d'un briquet, d'une pierre en silex, et d'un morceau
d'amadou
De temps en temps , pendant la cuisson il avait fait couler la graisse sur son pain. Pendant
qu'il mangeait, turc couché à ses pieds, jetait un œil d'envie sur les bouchées qu'avalait prestement son jeune maître, et happait, par instants, une bride ou une couenne qui lui était
jetée.
Après ce premier et substantiel repas, qu'il compléta par une rasade du vin que contenait sa gourde, le fils Aubry suivit
lentement les abords de la forêt et pénétra sous le couvert pour s'arrêter à un endroit où se croisaient plusieurs petits sentiers. De là, il entendait distinctement les aboiement de la meute et
le galop des chevaux dans les tranchées. Ces bruits semblaient même augmenter d'intensité, devenir plus sonore d'instant en instant.
Au bout de quelques minutes, il n'entendit plus résonner le sabot des chevaux ; cependant, à n'en
point douter, la meute se rapprochait.
N'ayant rencontré aucun braconnier au débouché des sentes où il était venu prendre position,
il se félicitait de n'avoir à réprimer aucun délit, lorsqu'un coup de feu, tiré à quelques centaines de pas de l'endroit où il se trouvait, lui fit dresser l'oreille. Immédiatement après, il
entendit des appels de détresse. Anthoine prêta toute son attention pour être plus sûr, si les cris se répétaient, de la direction qu'il faudrait prendre. Mais il n'entendit plus rien. Alors il
s'élança du coté d'où il supposait qu'avait éclaté le coup de feu, et où l'on pouvait avoir besoin de secours. Il traversa les broussailles qui croissaient sous bois, se déchirant, dans sa
précipitation, les mains et le visage aux ronces et aux épines. D'ailleurs il n'avait qu'à suivre Turc dont le flair ne pouvait le tromper. Deux minutes après, il aperçu distinctement le bruit
sec des rameaux qui se brisent. Donc il approchait du lieu où sa présence pouvait être nécessaire. Il parvint au point culminant où commençait à se former le ravin qui, s'élargissait peu à peu,
descendait au bas des friches de faux. A travers les ramilles, il aperçu enfin le comte de Bréhaut-Bihy, tombé à quatre ou cinq pas de la grande tranchée, sur la pente du ravin. Le cheval du
chambellan était attaché par la bride, à une forte branche d'épine au bord de la charrière. Le jeune seigneur faisait de vains efforts pour se relever ; il ne pouvait y parvenir.
Le garde chasse s'approcha, dégagea le pied du capitaine pris dans une racine tortueuse, lui aida
à se remettre debout. Ce ne fut pas sans peine qu'il put le faire avancer de quelques pas, jusqu'a un jeune chêne duquel le noble officier arriva, soutenu par Anthoine, et traînant la jambe.
Adossé à l'arbre, il prit son pistolet d'une main, et de l'autre montrant le fond du ravin, il cria au jeune paysan: "garde à vous
!"
Anthoine se retourna et aperçu, à vingt pas, un sanglier de belle taille qui remontait la pente et
se dirigeait de leur côté. Le jeune garde saisit son fusil, visa le solitaire et lui envoya une décharge de chevrotines.
La bête, probablement touchée, poussa un sourd grognement, s'arrêta quelques secondes, puis reprit
sa course. Une balle de pistolet, envoyée par le comte, ne fit qu'effleurer la hure.
Le moment était critique, surtout pour l'officier, qui ne pouvait bouger, le pied droit le faisant trop
souffrir. Turc, le poil hérissé, harcelait le sanglier, qui lui faisait tête, et en en recevait un coup de boutoir à l'épaule. C'est alors que le garde tira un long couteau de chasse de la
ceinture du capitaine, s'élança sur l'énorme bête, brandit son arme une seconde et, d'un coup vigoureux, lui plongea la large lame dans le flanc. Le solitaire glissa sur la terre détrempée, tomba
et roula jusqu'au fond du ravin. Le coutelas, resté dans la plaie, s'enfonçait d'avantage à chaque culbute de l'animal, qui, au bas de la pente, resta étendu, poussant des grognements plaintifs.
Aubry rechargea son fusil, descendit lentement, vit le solitaire faire un soubresaut et retomber, il était mort.
Quelques chiens découplés arrivèrent à ce moment et poussèrent des aboiements furieux. A la vue du sanglier
étendu sans vie au fond du ravin. Le piqueur qui suivait les chiens sonna un hallali ; quelques instants après, plusieurs chasseurs accoururent à l'endroit où gisait la bête.
Pendant que le piqueur était occupé à la servir, Anthoine, revenu près du capitaine, l'avait fait asseoir sur
l'herbe, lui avait enlevé ses grandes bottes et ses bas. La jambe droite était toute gonflée à la cheville ; les mouvements imprimés au pied le faisaient cruellement souffrir. Il avait une
foulure ou une entorse. Le garde chasse descendit au ruisseau qui coulait au fond du ravin, remplit sa gourde, revint aussitôt, prit le mouchoir du blessé, lui appliqua sur la cheville trois ou
quatre compresses successives d'eau fraîche, banda fortement la jambe, porta le capitaine près du cheval, lui aida à prendre l'étrier gauche et le hissa sur sa monture.
Une fois en selle, Mr de Brèhant put supporter la douleur qu'il éprouvait, appuyant légèrement le pied droit sur
l'étrier. Aubry l'accompagna jusqu'à la pierre levée, lieu du rendez-vous ; mais il fallu aller au pas. Là se trouvaient le Roi Stanislas avec quelques dames, un médecin et plusieurs des
serviteurs du souverain, Le médecin faisait partie de toutes les chasses Royales, pour le cas où il surviendrait un accident.
Voici ce qui s'était passé avant qu'Anthoine accourut:
Posté à l'endroit qui lui avait été assigné, en un point de la grande tranchée où aboutissait un étroit
sentier de bûcherons, le comte de Bréhant-Bihy avait attaché son cheval à la plus forte branche d'un buisson. Son fusil en main, un pistolet de fort calibre à la ceinture, il attendait
patiemment. Une partie de la meute se rapprochait de lui peu à peu ; il l'entendait de plus en plus distinctement ; mais, à son appréciation, elle devait être encore dans le fond de la
Backranwelle, assez loin de l'endroit où il stationnait. Les chiens poursuivaient une litée de ragots, conduite par une énorme laie et un vieux mâle. A un moment donné, le mâle s'est dérobé.
Remontant vers le sud, il avait traversé la tranchée à vingt cinq pas du jeune capitaine, et descendu à petits pas jusqu'au fond du ravin, où il se tenait coi
(1)(tranquille et silencieux)dans un inextricable fouillis de ronce, d'épines et de hautes herbes. Le bouillant chasseur ayant fait, à la suite quelques pas
sous le grand bois, avait tiré sur la bête, à douze ou quinze pas. Mais , au moment où il relevait son fusil , il avait glissé du pied gauche sur une touffe d'herbe, _le terrain ayant été rendu
glissant par la fine pluie de la nuit _était tombé la tête en avant, le pied droit pris dans une souche fourchue, à fleur de terre. Les efforts qu'il fit pour se dégager le pied lui occasionnant
une foulure. Ce ne fut qu'à l'arrivée du jeune Aubry, et grâce à son aide, qu'il put se remettre debout. Pendant que le capitaine était à terre, il voyait le sanglier s'avancer lentement vers
lui, une patte brisée par le coup de feu qui venait d'être tiré. La situation du chasseur était donc très critique ; il était temps que quelqu'un vînt à son aide. L'animal, rendu furieux par une
première blessure, lui aurait certainement fait un mauvais parti sans le sang-froid et l'audace dAnthoine.
A la pierre levée, le médecin (1) renouvela les compresses d'eau fraîche, seul remède qu'il eut à sa disposition, et
affirma qu'il n'y avait rien de grave, qu'il ne s'agissait que d'une simple foulure. Mais il conseilla de faire venir un carrosse ou, à défaut, une voiture de
paysan.
Anthoine Aubry retourna donc au village et revint, un peu plus d'une heure après, avec
un serviteur de messire de Baudouin amenant le carrosse de madame Henriette. On installa le capitaine dans le véhicule ; puis il fut ramené, au pas des chevaux par Touche-bœuf jusqu'au château de
Sornéville. Le chevalier de Baudouin et le comte de Chabo l'accompagnèrent. Ce dernier ne prit congé de ses amis que le lendemain. Cinq ou si jours de repos suffirent, d'ailleurs, à Mr de Bréhant
pour se remettre.
L'accident survenu n'ayant aucun caractère alarmant, la chasse fut continuée jusqu'au coucher du soleil. Le
sanglier mis à mort par Anthoine fut traîné jusqu'à la grande tranchée et hissé sur le boudin, où se trouvaient déjà les autres pièces du gibier abattu dans la journée.
Le soir, au château de Lunéville il ne fut question que de l'aventure dont le capitaine de Bréhant avait
failli être la victime, et du dévouement intrépide du paysan, que le Roi Stanislas avait daigné féliciter à la pierre levée.
Avant de retourner à Lunéville pour reprendre son service à la cour, le comte de Bréhant voulut revoir le
jeune garde-chasse, qui lui fut présenté.
"" _Tu es brave, mon garçon, dit le gentilhomme à Anthoine. Grâce à ton sang-froid et à ton courage, j'ai pu échapper à un grand
danger. Je saurai me souvenir du service que tu m'as rendu. Viens me voir à Lunéville, d'aujourd'hui en huit. Je désire te présenter à ma mère. En attendant, accepte ceci, comme premier
témoignage de ma gratitude"".
Et il lui tendit une bourse gonflée de Louis d'or. Mais le jeune Aubry, malgré ses vingt ans, son inexpérience
de la vie et des délicatesses de la haute société, fit un pas en arrière, releva la tête et, d'un geste plein de noblesse, repoussant l'or du comte :
"" _Messire dit-il, la seule récompense du chrétien, ici-bas, est la satisfaction du devoir accompli"" _
"" _Soit ; je n'insiste pas. Tu me parais aussi fier et aussi désintéressé qu'intrépide. J'aime ces francs
caractères. N'oublie pas que je désire te recevoir dans huit jours. Me le promets-tu ?
""_J'irai, messire, si mon bon maître veut bien me le permettre ""
Le chevalier, présent à cette entrevue, fit de la tête un signe d'acquiescement. Anthoine se
retira.
Le lendemain, le jeune garde chasse reprit ses tournées habituelles et ne tira pas la moindre vanité des
éloges qui lui avaient été adressés. Il avait montré que la noblesse des sentiments n'est pas étrangère aux enfants du peuple.
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Citation:
_Notre village natal
est toujours le plus
beau village du
monde...
Citation:
_La mémoire est
l'avenir du passé
_Citation:
_Qui ne connaît
pas le passé, ne
comprendra pas
l'avenir
Citation:
_Il ne faut jamais
oublier ses souvenirs
Citation :
Un homme sans mémoire
de son passé
est comme un homme
sans racine.
Notre devise:
_Tout faire pour
que l'histoire de
notre village puisse
continuer à s'écrire..
_Rassembler les
souvenirs pour que
les générations à
venir comprennent
et n'oublient pas
citation:
Toute idée humaine
qui prend le passé
pour racine,
a pour feuillage l'avenir
proverbe Chinois
Oublier ces ancêtres,
c'est être un ruisseau sans source,