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Une noce au village

                   1760    _Une noce au village

 

 
                                                 _Francine et Gérard_ 1949
                  

                   Cette année encore, 1758, le fils du Seigneur; qui signait '"Denis-Pierre de Baudouin de Sornéville" était entré comme page à la cour de sa Majesté Stanislas Leczinski. 
                  Enfin, en 1760 avait eu lieu le mariage de sa sœur Renée. Ce fut un événement extraordinaire dans la paroisse. On n'y avait jamais vu pareille affluence de personnages titrés et de nobles Dames. A cette occasion, toute la population de Sornéville prit part aux réjouissances du château. C'était de tradition. Les noces durèrent deux jours, pendant lesquels tous les paysans, endimanchés comme aux grands jours, furent traités, par messire et madame de Baudouin de la façon la plus gracieuse. D'immenses tables avaient été dressées, par les vassaux, dans les dépendances de la vieille demeure Seigneuriale, et toutes les familles, au complet, s'y étaient rendues. 
                Voici comment était réglé le cérémonial d'un mariage à la campagne, et à Sornéville en particulier. Les nobles époux s'y soumirent de bonne grâce. Le mariage civil, en ce temps-là, n'était point encore connu. On se contenta du mariage religieux jusqu'au moment où parut le décret de la Convention du 23 septembre 1792. 
             Après s'être formé au domicile des parents de la fiancée, le cortège se rendait à l'église, à pied, deux à deux, chaque valentin ayant au bras sa valentine. En tête, marchait la future mariée, conduite par son père, ou par celui qui lui tenait lieu de père pour la circonstance ; puis venait le marié, qu'accompagnait de même son père ou son tuteur ; ensuite le garçon d'honneur avec la fille d'honneur,  plus proches parents, ou, à défaut, plus intimes amis des jeunes époux. Enfin suivaient les jeunes couples ; l'arrière du cortège comprenait les hommes et  femmes mariés.
            La cérémonie religieuse terminée, on retournait à la maison des parents du jeune époux, toujours dans le même ordre. Mais alors, les nouveaux conjoints marchaient en avant, puis le père du marié avait au bras la mère de sa bru, et le père de la mariée conduisait la mère du gendre. 
             Pendant le messe, au moment où, à l'offrande, on passait derrière l'autel, le garçon d'honneur recevait de la mariée un ruban, -- improprement appelé la tricatte ( la jarretière) de la nouvelle épouse, et, pendant le repas qui suivait, découpait ce ruban, dont les morceaux étaient distribués à tous les gens de la noce. On s'en parait, comme d'une décoration, à la boutonnière. 
               C'était la coutume, sauf de rares exceptions, de faire le festin des noces chez les parents du marié. Alors, au retour de l'église, tous les invités s'arrêtaient au seuil du logis ; la mère du jeune époux se présentait, offrait à l'épousée un œuf (1) lui faisait un compliment de bienvenue, l'embrassait, puis jetait, à la foule des curieux, le contenu d'une corbeille, dans laquelle elle puisait à pleines mains, et où elle avait mélangé de la menue monnaie et des grains de blé, -- symbole de prospérité et d'espérance pour le futur ménage. 
                Immédiatement après, la mariée remplaçait sa belle- mère sur le seuil, et pas un invité n'entrait sans l'avoir baisée sur les deux joues, --Les valentines d'abord, les valentins ensuite. Et tout le monde allait prendre place aux tables dressées pour le festin. 
             En revenant de l'église, et durant tout le trajet,les gars de la noce lançaient à la foule, à pleines poignées des dragées que les enfants ramassaient dans la poussière ou la boue du chemin.
             Pendant le dîner, les jeunes gens occupaient des tables distinctes de celles des gens mariés. Les nouveaux époux étaient, parmi ces derniers, à la place d'honneur. Au moment du dessert, filles et garçons venaient solliciter la faveur d'avoir encore quelques instants, au milieu d'eux, le couple dont on fêtait l'union. Mais il fallait alors le racheter, -- par demandes cérémonieuses, apprises d'avance et adressées aux pères, qui exigeaient, comme rançon, des chansons et des romances chantées par les jeunes filles présentes. 
           Si les anciens se montraient trop exigeants pour ce rachat, de robustes gars enlevaient, à force des bras, les mariés, qui allaient passer le reste de la séance au milieu des invités de leur âge. 
            Le chevalier de Baudouin, à cette époque en résidence à Bruxelles pour le service du Roi, en raison de sa charge de Commissaire-Ordinateur des guerres, revint tout exprès à Sornéville pour présider au mariage de sa fille. 
            Mademoiselle Françoise-Louise-Renée de Baudouin de Pleneuf, agée de dix-huit ans, et dont la mère, dame Marie Henriette Berthelot de Pleneuf était morte depuis plusieurs années, épousait messire Joseph-Michel de Cœur-de-Roy, âgé de vingt deux ans, Conseiller au parlement de Bourgogne. Il était fils du chevalier François de Cœur de Roy, Président au même parlement, -- et de dame Jeanne de Mailly, d'une ancienne et illustre maison de Lorraine. Tous trois habitaient sur la paroisse Saint Nicolas, de Dijon.
            La bénédiction nuptiale fut donnée par Jacques-Marc Anthoine de Mahuet de Lupcourt, chanoine de la primatiale de Lorraine, à Nancy, en présence du révérend Léopold Lebel, curé de la paroisse. L'acte de mariage fut signé par les parents des époux et les personnages marquants de la vieille Lorraine. Il y avait, entre autres, __Denis-Pierre de Baudouin de Sornéville, frère de la mariée; -- Pierre François de Rutant capitaine au service de leurs Majestés Impériales, frère de Dame Françoise; -- Charles-Joseph, comte de Rosières ; Joseph-Anthoine, baron de Mahuet, etc…
             Pour les noces, on suivit le même cérémonial, les mêmes coutumes anciennes que pour les mariages entre paysans. Après le repas du soir, on dansa dans le parterre, -- vaste terrain attenant au château et dont une partie était plantée en vigne, une autre en verger, une troisième cultivée en potager. Au centre du parterre, et contournée par une large allée qui conduisait jusqu'à la Tournelle, à l'extrémité nord, -- se trouvait une grande pelouse de forme circulaire, au milieu de laquelle plusieurs ménétriers, juchés sur des tonneaux vides, jouaient du violon, de la clarinette, et du basson.  Les nobles hôtes et les jeunes époux dansaient avec les paysans. 
           Comme on était au 23 septembre, moment de l'équinoxe d'automne, les nuits étaient tièdes et lumineuses. Les domestiques du château se tenaient autour de la pelouse ayant en main des torches de résine. Les grands travaux des champs terminés, la récolte ayant été copieuse, et les vignes, chargées de grappes noires et déjà mûres, annonçant pour la semaine suivante, une belle vendange (2) les villageois se livraient au plaisir sans la moindre arrière-pensée. 
             Le souvenir de cette belle journée et des réjouissances populaires qui eurent lieu à l'occasion de ce mariage, resta longtemps dans le mémoire des habitants de Sornéville.
 
 (1) L'oeuf était donné comme symbole de fécondité, de prospérité 
 (2) Le vin fut abondant et d'excellente qualité en 1760, non seulement en Lorraine, mais dans toute la France. (Annale du ministère de l'intérieur)

            
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