Oui !!! en janvier 2008
Presque 163 ans plus tard,
Honneur !!! à Louis M...
Notre pauvre vieux soldat
!!
Un dimanche de carême 1845, lorsque la presque totalité des habitants de la paroisse
sortait des vêpres, vers trois heures après midi, un vieux soldat montait péniblement, pieds nus, les souliers sur l'épaule, la grand'rue du village, appuyé sur un gros bâton d'épine, ayant le
sac au dos. Il portait la capote gris sombre des fantassins de l'empire, était coiffé du bonnet de police de la même époque. Ses effets militaires paraissaient avoir été soigneusement conservés.
La figure du voyageur était maigre, sans barbe, les traits tirés ; mais, par l'habitude de l'obéissance et de la correction militaire, il se redressait fièrement dans son vieil
uniforme.
Arrivé sur la place de l'église, il s'arrêta, se découvrit et fit un grand signe de croix.
Il fut bientôt très entouré et
questionné.
A cette époque, encore, on ne voyait au village que de loin en loin l'uniforme militaire. Le service alors était de sept ans. Un grand
nombre de Lorrains, braves et dévoués comme leurs ancêtres, guerroyaient en Algérie contre les hordes fanatiques de l'émir Abdelkader. Il n'y avait point de chemin de fer. Les jeunes gens étaient
incorporés dans des régiments tenant garnison au loin ; on leur accordait un congé de semestre vers la fin de la quatrième année de service, et ils étaient obligés de faire à pied, la
longue route qui les amenait au foyer paternel.
C'était toujours un événement lorsqu'un soldat revenait en congé de semestre chez ses parents. Mais que ce soldat fut vêtu, en
1845, du vieil uniforme des troupes de l'empire, le fait devenait extraordinaire, inouï.
On fit donc cercle autour du voyageur, et les questions se pressèrent. On était intrigué au plus haut point.
""_Qui êtes-vous ?
""_D'où venez-vous ?
""_Où allez-vous ?
""_ Je suis un enfant du village, Je viens revoir le berceau de mon enfance. J'ai quitté la Sibérie, où j'étais interné depuis 1812 et
où j'ai travaillé dans les mines. Depuis plus d'un an, je suis en route ; exténué de fatigue, je désire le repos après un si pénible voyage. Indiquez-moi une auberge ; c'est , pour moi, ce qu'il
a de plus pressé.
Et il se rendit au cabaret Besner, près de l'église.
Les anciens du village, ceux surtout dont les fils avaient fait partie de la Grande Armée et qui, pour la plupart,
n'étaient point revenus et n'avaient pas donné de moindre signe de vie, s'empressèrent, le soir et le lendemain de ce jour mémorable, de voir le vieux soldat. Notre aïeul Pierre Gallier, y vint
le premier parce qu'il était le plus avide de nouvelles. Il avait toujours espéré que son fils Nicolas pouvait lui revenir.
Je suis Louis M…., né à Sornéville, dit le pauvre exilé. J'avais des frères :
""_Existent-ils encore ?
""_Ont-ils quitté Sornéville??
""_Ou sont-ils morts?
""_ Si vous êtes Louis M…., vous retrouverez vos frères, qui habitent toujours notre paroisse. Mais qui peut nous
assurer que vous êtes bien notre compatriote ? Des papiers, on peut en avoir d'un camarade mort en exil. Que faisiez vous au moment de votre départ pour l'armée?
""_J'étais valet de ferme chez Thouveny
A l'époque de l'enrôlement du jeune conscrit, Thouveny était précisément le cultivateur de Pierre Gallier.
""_ Quels étaient les noms de ses chevaux?
_Et le vieux soldat, sans hésiter, les désigna avec la plus grande exactitude.
Il n'y avait pas à douter. Ce vieux vétéran avait réellement habité Sornéville autrefois.
Après avoir donné des détails précis sur les personnes et les choses d'il y avait 34 ans, il se hâta d'aller trouver
ceux qu'il disait être ses frères.
Ceux-ci ne voulurent point reconnaître en lui un membre de leur famille, malgré tous les témoignages qu'il leur
donnait de son identité.
En apprenant la façon dont le vieux soldat avait été reçu par ses frères, tous les habitants du village furent
indignés.
Le pauvre vieil exilé revint à l'auberge, péniblement, affecté
de la réception qui lui avait été faites par ses proches. Il y resta huit jours, ou dix pas plus, pour jouir encore, non plus de la présence de ses frères, mais du lieu si cher où s'était
écoulée son enfance.
Puis après avoir soldé sa dépense, il s'en retourna, toujours à pied, vers Paris. Qui pourrait dire la peine profonde qu'il
ressentit en son âme ! Être renié des siens au moment où l'on pense à l'extrême joie de les revoir, après plus de trente années de souffrances inouïes :
Quel douleur atroce !!!
Au moment de son départ, il exprima l'espoir d'entrer aux Invalides, mais avant de quitter pour toujours les lieux de sa naissance, il
alla au cimetière prier sur la tombe de ses parents et sur celle du Major Aubry ; ce fut dans un sanglot qu'il prononça son douloureux Adieu !
Il partit le cœur gros, les larmes aux yeux, avec le profond regret d'avoir été repoussé par une famille sur laquelle il avait compté pour
la tranquillité de ses vieux jours.
Et en s'en allant, il laissa entendre que, depuis trente-trois ans, il avait amassé, copeck à copeck, sur le mince salaire dont son
rude travail avait été rétribué, une somme importante. Cette somme était suffisante pour lui assurer une existence paisible, il ne voulait point être une charge pour ses parents. Mais il fut
douloureusement affecté de leur oubli, et de l'insistance qu'ils mirent à déclarer qu'il n'était point leur frère.
On n'entendit plus parler de lui.
Tous les anciens du village, et nous sommes du nombre, se rappellent cet événement et peuvent l'attester.
OUI
!!! Hommage à Louis M. notre vieux soldat !!
