Deuil – Choix d'une carrière
Quand la mauvaise saison fut revenue, le père Aubry perdit rapidement les forces qui lui restaient. Les rhumatismes contractés par les jours humides, dans les champs, à la garde de son troupeau,
ou dans les forêts, en surveillant les maraudeurs, avaient ruiné son vigoureux tempérament. Le 15 décembre 1752, il rendit son âme à Dieu, après avoir béni ses enfants, et dit au revoir à sa
chère Queurine. Il avait lui-même demandé les derniers sacrements, et les avaient reçus avec la plus grande confiance en la miséricorde
divine.
Tous ses concitoyens suivirent le convoi funèbre et l'accompagnèrent jusqu'au champ du
repos.
La mère Aubry fut dans la désolation. Ses fils lui prodiguèrent tous les témoignages
que pouvait leur inspirer l'amour filial. Mais elle fut obsédée de cette pensée : que faire maintenant pour l'avenir de ces garçons ? Si Jacques avait encore été là, lui qui était toujours de si
bon conseil ! Elle se croyait bien seule, hélas! Et d'autant plus perplexe pour la ligne de conduite à suivre, que le moment était venu d'établir ses enfants.
La rente que messire de Brehant s'était engagé à lui servir, jointe aux petites
ressources que l'économie des époux Aubry avait amassées sou à sou, suffirait amplement à ses besoins. Donc, à part son chagrin, une seule chose lui donnait du souci : le choix d'une carrière
pour chacun de ses plus jeunes fils. Lainé, Joseph, ne lui causait aucune inquiétude, il était sur le point de se marier, et de prendre une ferme à bail, ce qu'il fit peu après. Mais elle
ignorait que le choix fut déjà fait par les deux autres.
Un mois après la mort de son digne époux, elle se rendit au presbytère, voulant consulter le
père François. Le brave curé lui promit ses bons offices et lui proposa d'aller chez elle, le dimanche suivant, après vêpres. Il lui recommanda d'engager ses fils à assister à
l'entrevue.
Devant le curé, les déclarations furent nettes et précises. Anthoine annonça,
toutefois avec beaucoup de ménagement, que son plus grand désir était de se faire soldat ; qu'il en avait parlé aux comtes de Bréhant et de Chabo, qui l'approuvaient et lui avaient promis leur
appui.
Jean Joseph ne fut pas moins catégorique en affirmant que ses goûts
le portaient à élever et à instruire les enfants, et qu'il désirait suivre, au plus tôt, les leçons de maître Thomas pour devenir régent d'école.
Lorsqu'elle entendit la déclaration d'Anthoine la Queurine fit un
geste de douloureux étonnement. Son cadet ne lui avait jamais occasionné le moindre mécontentement, le plus léger déplaisir. Et voila qu'il voulait s'éloigner d'elle pour suivre les hasards et
les dangers d'une guerre qui pouvait survenir bientôt, et que l'on redoutait déjà. Les larmes lui vinrent aux yeux ; son cœur se serra.
""_ Pourquoi veux tu nous quitter? Dit-elle. N'es tu pas
satisfait de la position que t'a faite messire de Baudouin? S'il survenait une guerre, je ne te verrais peut être plus. Je serais dans des transes continuelles, craignant sans cesse d'être
condamnée à porter ton deuil, comme je porte déjà celui de mon pauvre Jacques. Renonce à cette idée, Anthoine ; reste garde chasse, afin que nous puissions, comme à présent, te voir tous les
jours.
J'approuve la vocation de Jean Joseph. Puisque tu l'aimes beaucoup,
ne t'éloigne donc pas de lui, ni de ta pauvre mère. Nous pouvons vivre ici tranquillement.
""_Je regrette, ma bonne mère, de vous causer du chagrin. Mais j'ai des
protecteurs puissants, qui ont promis de me faire avancer dans la carrière des armes. Vous les connaissez. Je m'engagerai dans les Gardes Lorraines, qui sont présentement en garnison à Lunéville,
peut être pour longtemps, car il n'y a pas de bruit de guerre immédiate ; et, s'il y a une guerre, je veux faire mon devoir de patriote, comme un Lorrain sait le faire. Je pourrai venir, de temps
en temps, à Sornéville. Je tiens à profiter de l'excellente occasion qui se présente pour faire mon chemin au régiment.
Après mûre réflexion, le révérend père dit à la veuve Aubry
:
""_ Anthoine a peut être raison. Puisqu'il a des
protecteurs haut placés, laissez le suivre sa voie. J'ai le pressentiment que nous aurons à nous en applaudir. Faites violence à votre tendresse maternelle, et ne pensez qu'à l'avenir de vos
fils. Je suis d'avis qu'ils peuvent obéir à leurs inspirations, parce qu'ils sont d'excellents chrétiens. Ils sont, dès maintenant, l'objet de la bienveillance d'amis dévoués. Tout fait prévoir
qu'ils sauront accomplir toujours dignement leur devoir.
C'est encore un beau lot que vous fait, ici bas, la providence,
puisque vous donnez à la société: un laboureur, un soldat et un maître d'école, c'est-à-dire que vous fournissez un élément à chacun des trois plus grands rôles qui puissent être remplis dans
notre pays.
Tout en soupirant, la Queurine accepta le choix de la carrière à laquelle
se destinait chacun de ses fils. Il fut même convenu, séance tenante, qu'après les fêtes de Pâques, Anthoine se rendrait à Lunéville pour s'enrôler aux Gardes Lorraines, et que Jean Joseph
solliciterait, de maître Thomas, la faveur de l'aider à se préparer aux fonctions de régent.
Le révérend père s'engagea même à prendre, une heure par jour, les deux
jeunes gens pour leur donner quelques notions sur la manière de rédiger une lettre, un mémoire , un rapport , Ces notions devant leur être, plus tard, d'une incontestable utilité. Comme on était
au 15 janvier, Anthoine pouvait encore profiter de ces leçons pendant trois mois.
Les choses se passèrent comme il avait été convenu. Le jour même de
l'entretien que nous venons de rapporter, Jean Joseph et sa mère se présentèrent Chez maître Thomas, qui enchanté de la résolution prise par son ancien élève, se mit à sa disposition.
A Partir du lendemain,
le 16 janvier, le plus jeune des Aubry fréquenta l'école assidûment, travaillant avec l'énergie dont il était doué, à perfectionner le peu d'instruction qu'il possédait.
A sa première entrée en classe, les bambins furent étonnés d'avoir
pour condisciple ce grand et fort garçon, qui paraissait déjà un homme. Mais ils n'osèrent s'en moquer et réprimèrent vite leurs sourires railleurs. Ils craignaient surtout la férule du maître
Thomas, qui, à de certains moments n'était pas tendre.
Les deux frères firent rapides progrès en ce que leur enseignait le curé, et furent bientôt à même de rédiger convenablement des lettres aux parents et aux amis, des lettres d'affaires, des narrations et
de simples descriptions. Tout alla donc pour le mieux jusqu'au jour ou Anthoine devait quitter sa mère et ses frères pour se rendre à Lunéville. Messire de Baudouin, qu'il avait
instruit de la décision prise en famille, regretta fort le départ d'un bon serviteur, mais n'y fit aucune opposition.
Tout alla donc pour le mieux jusqu'au jour ou Anthoine devait quitter sa mère et ses frères
pour se rendre à Lunéville.
Messire de Baudouin, qu'il avait instruit de la décision prises en famille , regretta fort
le départ d'un bon serviteur, mais n'y fit aucune opposition.
